#1 Isaac Asimov, Roxboro et l’Intelligence artificielle
- Pierre Bellerose
- il y a 6 heures
- 4 min de lecture

Dans une autre vie, il y a plus de deux décennies, je déambulais soir et matin dans un train de banlieue. C’était un vieux train d’avant les rénovations. Chaque départ de gare était comme une protestation, un gémissement. Puis le train se décidait et se ruait gros avec ses wagons enchaînés et torturés, scandant les cadences de ses roues obsédées. Ivre et sans cesse manquant de tomber, le train effaré et gauche frôlait ses paysages tristes des cours arrière et des pauvres maisons de banlieue qui longeaient le rail de chemin de fer. J’imaginais Berlin-Est que je n’avais pas encore vu et je me disais que ça ne pouvait être pire. Surtout Roxboro, c’était d’une laideur infinie et j’espérais pour eux que toute leur beauté était vers l’avant…
Toutefois je vous le dis, à force de jours, la laideur des arrières-cours de Roxboro déprime. J’avais donc mes trucs pour éviter cette cicatrice urbaine : aller je lisais mon quotidien montréalais, au retour un roman.
Évidemment, vint un jour où je n’avais plus de roman à me mettre sur la dent. Zut! Cette journée-là avait été difficile et je ne me sentais pas la force d’affronter le regard hagard des banlieusards ou encore pire le paysage de tout ce qui côtoie les rails… J’étais donc à la Gare Centrale de train de Montréal, mal pris! J’aime les gros livres, les sagas, les sommes, les briques… je pris donc le plus gros roman disponible à la Tabagie de la Gare Centrale : Le tome I du Grand Livre des Robots (Prélude à Trantor) d’Isaac Asimov. Le 1er de deux tomes de 1000 pages chacun… Je connaissais le nom d’Isaac Asimov, je savais que c’était de la science-fiction mais c’est à peu près tout… je n’avais pas le choix… c’était le début d’une rencontre avec tout un univers!
Donc, à l’intérieur de mon train préhistorique, je lisais le cycle des Robots, qui s’étale sur plusieurs millénaires. Isaac Asimov, en dehors d’une inventivité débordante, se caractérise par la simplicité de l’écriture. Pour lui, comme pour la plupart des auteurs anglo-saxons, les styles tourmentés ne font que rebuter le lecteur. Ça m’a changé des auteurs que je lis habituellement (voir ma liste!). C’est donc l’histoire, et elle seule, qui est mise en avant. Il base ses livres sur des dialogues entre protagonistes.
De plus, dans le monde de la science-fiction, Asimov renouvelle complètement le genre en inventant des « robots positroniques » (c’est-à-dire positifs, heureux et électroniques!!) gouvernés par trois lois protégeant les êtres humains et, a priori, parfaites et inviolables.

Aujourd’hui, alors que l’intelligence artificielle est passée de la science-fiction aux manchettes des journaux, ces lois imaginées dans les années 1940 prennent une résonance saisissante. Asimov n’était pas qu’un romancier ingénieux, il était un véritable penseur du futur.
Il anticipait non seulement l’existence de machines dotées d’autonomie décisionnelle, mais surtout la nécessité urgente d’un cadre éthique clair pour encadrer leur comportement.
Les trois lois sont :
• Première Loi : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
• Deuxième Loi : Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.
• Troisième Loi : Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.
Ces lois, aussi simples qu’élégantes, ont servi de fondement à des dizaines de récits d’Asimov. Leur beauté réside dans le fait qu’elles semblent offrir une solution parfaite… jusqu’à ce qu’un dilemme moral ou logique vienne les mettre en défaut. Et c’est là tout le génie d’Asimov : il démonte lui-même, par ses fictions, la fausse sécurité de systèmes trop rigides.
En ce début de 2026, certains chercheurs en éthique de l’IA proposent sérieusement de s’en inspirer comme point de départ pour des règles de comportement applicables aux intelligences artificielles avancées. Bien sûr, ces lois ont leurs limites — elles supposent par exemple que les intentions humaines sont toujours claires et les conséquences prévisibles, ce qui est rarement le cas. Mais elles ont le mérite de poser les bonnes questions :— Qui est responsable si une IA cause un tort?— Peut-on programmer la bienveillance?— Comment arbitrer entre obéissance et autonomie?
Le jeu d’Asimov consiste justement à imaginer ces zones grises (exemple : un robot peut-il, restant passif, laisser un humain fumer une cigarette?) et à construire autour d’elles des récits à la manière d’enquêtes logiques. Il transforme les paradoxes en énigmes passionnantes, tout en semant chez le lecteur des réflexions qui, en 2026, n’ont rien perdu de leur actualité.
L’écriture d’Asimov est efficace. On oublie tout, on ne regarde pas par la fenêtre du train et on se pense réellement sur Trantor en 5028…
Lors du décès d’Isaac Asimov, en 1992, ses cendres furent dispersées au-dessus de New York… il ne pourra donc pas se retourner dans sa tombe en apprenant qu’un pauvre Montréalais associe son œuvre à Roxboro, banlieue de Montréal…



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