# 4 Albert Camus, George W. Bush et L'Étranger
- Pierre Bellerose
- il y a 6 jours
- 3 min de lecture
Mon 4e billet de ma série de 20 textes relatant ma relation avec 20 romans du XXe siècle portera cette fois-ci sur un court roman énigmatique d’Albert Camus, L’Étranger (publié en 1942).
Il s’agit d’un roman au registre très différent de mes trois précédents billets de cette série (soient Isaac Asimov, Victor-Lévy Beaulieu et Italo Calvino).
Je viens tout juste de terminer ma relecture de L’Étranger pour les fins de ce billet après 25 ans de décalage avec ma première lecture (et j'ai aussi relu son mythe de Sysiphe publié aussi en 1942). L'Étranger est toujours demeuré d'actualité comme la sortie du film en 2025 le démontre.

Je ne me souvenais pas à quel point Camus s’est servi d’une écriture d’une grande simplicité, relativement agréable à lire pour ce texte qui ne fait pas 120 pages. On suit avec des mots de tous les jours la vie dramatique d’un Français à Alger à la fin des années 30. On est toutefois rapidement inconfortable devant le rapport à la vie et à son entourage du personnage principal Meursault. À première vue, un court roman simple et bizarre.
Modeste employé de bureau à Alger, le narrateur, Meursault, décrit sa perception du réel et des événements. Tout d’abord indifférent à la mort de sa mère, il raconte les journées successives de travail et de plages avec des connaissances (Marie, son amie, et deux de ses voisins Salamano et Raymond Sintès). Ce dernier a plusieurs altercations avec des Arabes. Meursault rencontre l’un d’eux sur la plage et le tue. Désormais en prison, il ne manifeste aucun sentiment ni regret. Condamné à la peine capitale, il se révolte contre l’arbitraire judiciaire et souhaite qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de son exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.
Alors pourquoi ce roman écrit il y a plus de 80 ans a-t-il eut autant de retentissement dans le monde d’hier et d'aujourd’hui?
Même le président américain George W. Bush, peu connu pour son goût pour les intellectuels, français de surcroît, a profité de ses vacances de l’été 2006 dans son ranch de Crawford (Texas) pour lire, en anglais, le roman d’Albert Camus L’Étranger. Cette nouvelle a laissé toute la presse américaine pantoise…
La célèbre chroniqueuse du New York Times, Maureen Dowd écrivait en plein cœur de cet été 2006 que Meursault « prend beaucoup de mauvaises décisions et tue préventivement un Arabe dans le sable. Il évolue dans un monde opaque, obscur et violent qui est indifférent à ses croyances et à ses désirs. S’il devait y avoir une confirmation du sens qu’avait Camus de l’absurdité de la vie, c’est que le Président le lise. »
Comment George Bush peut-il en effet se retrouver dans les mots qu’écrivait Camus en 1955, dans la préface de l’édition américaine de cette œuvre majeure sur l’absurde: le narrateur « Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu’il est et aussitôt la société se sent menacée. (…) Loin d’être privé de toute sensibilité, une passion profonde, la passion de l’absolu et de la vérité, l’anime. (…) On se tromperait donc beaucoup en lisant dans L’Étranger l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité ».
Dans cette préface à l’édition américaine, Camus reprend le thème du Mythe de Sisyphe sur lequel je veux écrire un jour, en effet, loin de l’idéologie de la droite américaine! Contre toute attente dès la fin de la 2e guerre mondiale, le roman enflamme les jeunes lecteurs et vaut à Camus d’accéder à une notoriété qui ne cessera de croître. À ceux qui sont choqués de l’indifférence du personnage Meursault, l’auteur explique que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société.
Dans une entrevue au début des années 50 où on lui demandait quel est le futur de la littérature française, Jean-Paul Sartre lui répond que le prochain grand auteur à venir est Camus. Il ne se trompait pas. Le prix Nobel de littérature lui est décerné le 17 octobre 1957 « pour l’ensemble d’une œuvre qui met en lumières les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes ».À la fin 2025, on avait vendu plus de 10 millions d’exemplaires de L’Étranger en français seulement; L’Étranger est traduit dans plus de 40 langues; au cours de l’été 2006, L’Étranger s’est retrouvé il y a 20 ans sur la liste des best sellers aux États-Unis (merci M. Bush!). En fait en relisant L’Étranger, j’ai un peu mieux compris le sentiment de celui qui ne suit pas la voie royale de la vie. Dans le monde d’aujourd’hui, celui de l'été 2026, il est de plus en plus important de le comprendre…



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